Lettre à un Ami …. Un an après le voyage à Sétif en Avril 06


 

« Il y avait un jardin qu’on appelait la terre » chantait Moustaki

Oui, il y avait un jardin…celui de ma mémé … qui avec patience cueillait les pétales de roses, dont elle se faisait une lotion pour le visage.

Je me rappelle,

la chaleur lourde, l’odeur du couscous arabe mijotant dans la fumée des cheminées, le parfum de la terre, celui des géraniums et des asters mouillés après l’arrosage du soir, les étoiles filantes comptées par dizaine quand on prenait   le frais en écoutant le rossignol, les yeux levés vers le ciel qui nous paraissait si bas !

Les rosiers jaunes grimpants … minuscule paradis... devenu décharge derrière une maison qui n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu.


 

Lorsque je vous lis, amis Sétifiens inconnus, j’envie parfois vos liens communs : scolarité, photos partagées, cousinage…

J’entends mes Parents, évoquant leurs souvenirs des années passées, en maison forestière, n’ayant que des Arabes pour voisins et amis, dont ils connaissaient les valeurs,

évoquant également leur regret d’avoir dû se satisfaire en France, que d’un modeste appartement HLM, avec quelques fleurs sur un balcon battu par le mistral, eux qui avaient pour seul bien en Algérie : leur liberté !


 

L’Algérie, n’est plus ce que nous avons connu et peut-être idéalisé. En ce qui me concerne, j’ai rêvé longtemps d’y retourner avec Maman, pour qu’elle me raconte son Pays.

J’ai pu enfin réaliser ce rêve, seule hélas, c’était un besoin viscéral …et malgré la désolation, le délabrement des lieux, l’absence de conscience de la valeur d’un patrimoine, le manque de moyens, d’hygiène, de volonté aussi… des algériens (ô combien accueillants), lorsque je me suis promenée dans mon village, que j’ai foulé cette terre qui a vu naître ma famille, oserais-je le dire ? Je planais !

J’étais l’enfant heureuse et sans souci qui allait à l’école, les noyaux d’abricots dans la poche du tablier, en grignotant des figues sèches offertes par Bou Aziz  …

Les arbres plantés par mon Grand-Père sont là, la pierre Romaine sur laquelle je me brûlais les cuisses en été, est là, notre minuscule église, nos maisons et nos Amis d’enfance sont toujours là. !

J’ai retrouvé des Algériens, chez eux, différents de ceux qui veulent nous imposer leur culture en France, pauvres mais généreux, nous demandant de revenir. Oui, j’ai souvent entendu la phrase suivante « nous avons besoin de vous, ici » J’ai ressenti leurs plaintes,  leurs peurs : les grilles et portes blindées, la répression qui a touché toutes les familles pendant des décennies de guerre civile, le voile obligatoire pour les femmes, le manque de liberté, d’argent, de considération…

Il y a tant de choses à faire ! À refaire !

J’ai vu aussi une telle démographie ! Écoles, universités, mosquées, les douars que nous avons connus sont des villes. Un désir de progrès existe, mais… ce peuple n’a pas grand pouvoir !

Peut-on humainement laisser cette population dans un tel dénuement, malgré ses richesses. Ce peuple qui aspire à la liberté et à la vie Européenne, va-il s’en sortir un jour ? 

Unique Djemila (inscrite au patrimoine universel) qui recèle tant de secrets à découvrir, la grotte merveilleuse dégradée, la Méditerranée négligée, Sétif, Ain fouara et sa source éternelle, nos cimetières délaissés( conservés au milieu de la ville, mais pour combien de temps ? )

Ce pays est magnifique, grandiose, sauvage, j’aurais aimé le parcourir sac à dos, seule, prendre le temps de redécouvrir une végétation typique : glaïeuls, gouttes de sang, orchidées, pavots de toutes les couleurs dont enfants, nous faisions des poupées…paysages aperçus seulement du car qui n’a pas fait une seule pause (sécurité oblige).

Mes sentiments sur ce voyage sont partagés : bonheur, sérénité d’avoir accompli un certain devoir de mémoire, colère et tristesse aussi, car je n’oublie pas mon angoisse d’enfant brutalement ressentie en certains lieux (la peur ça ne s’oublie pas) : Kerrata, Colbert, la route d’Ain- dalia, et les sanglots de cette amie du voyage qui est tombée dans mes bras, un soir à l’hôtel. Elle ne savait comment exprimer son chagrin, sa déception, sa haine, sa détresse devant un tel gâchis : même le cimetière des enfants ou reposait son bébé a été profané…

Je découvre à 55 ans les profondeurs d’une histoire de France, dont mon histoire en Algérie fait partie, une histoire qui a été cruelle pour beaucoup, mais qui aurait pu être très belle… c’est ainsi !

Je remercie Paul de m’avoir permis ce retour aux sources, Claudine de m’avoir parlé de ceux que j’aimais.

Ce voyage a été l’occasion de renouer avec les amis Pascalois, de revoir Pascal, Aïn- Dalia, la maison forestière où je suis née et, grand moment d’émotion… de découvrir la moissonneuse batteuse rouge sur laquelle mon cher Tonton Gilbert F. m’emmenait en moisson  elle est toujours là, au fond de ce qui était sa vie : son garage, prête pour les moissons du prochain été …

La Fraternité sera-t-elle un jour plus forte que tout ? Moment inoubliable, sentiment inconnu, jamais encore ressenti : CE BONHEUR, intense, des retrouvailles, Lorsque j’ai serré mon amie d’enfance dans mes bras… on aurait tant aimé toutes les deux, qu’il dure, qu’il dure …Rien que pour cela , Paul , ça valait ce voyage !!!


 

Ps.

Qui se souvient des moissonneuses batteuses ?celle-ci, inusable, est toujours utilisée! elle est magnifique. Observez le mur ! il est fait de "TOUBs", qui étaient fabriquées à la sortie du village, d’un mélange de terre glaise extraite sur place, et de paille.


 

MT.Grignon